Savate : comment le fils d'un boulanger a créé le premier système de boxe pieds-poings au monde — avant de mourir dans l'oubli
En 1825, le fils d'un boulanger poussa une porte dans une rue étroite de Paris et invita des hommes à venir apprendre à se battre avec les pieds. Il interdit les coups dans les yeux, les coups de tête et la lutte au sol — des règles qui n'existeraient pas dans la boxe anglaise avant quarante ans. Il forma des ducs, des écrivains et l'héritier du trône de France. Son système de coups de pied précéda l'arrivée du kickboxing asiatique en Occident de plus d'un siècle. Et lorsqu'il mourut en 1869, pas un seul journal n'imprima son nom.
Michel Casseux inventa la savate — le premier art de combat systématisé fondé sur les coups de pied dans le monde occidental. De l'autre côté des trente-quatre kilomètres de la Manche, les Britanniques perfectionnaient la boxe à mains nues en une science du poing. Les Français bâtissaient quelque chose de plus étrange, de plus dangereux, et sans doute de plus complet : un système de combat où la botte était l'arme principale. Deux nations, séparées par une bande d'eau plus étroite qu'un marathon, développèrent deux philosophies de combat diamétralement opposées — et aucune des deux ne savait ce que l'autre faisait jusqu'à leur collision dans un manège parisien en 1899.
Les rues qui ont forgé la savate
Pour comprendre la savate, il faut comprendre le Paris qui l'a engendrée.
Au début du XIXe siècle, les quartiers de la barrière au nord-est de Paris — La Courtille, Belleville, Ménilmontant — comptaient parmi les plus dangereux d'Europe. Des cabarets bon marché bordaient chaque rue. Ouvriers, soldats en permission et criminels s'entassaient dans des bals où les disputes se réglaient au couteau ou à coups de botte. La police était en sous-effectif et dépassée.
Mais un détail juridique allait tout façonner : en droit français, le poing fermé était considéré comme une arme mortelle. Frapper quelqu'un avec les articulations exposait à de lourdes poursuites pénales. Une gifle à main ouverte ? Un coup de botte ? Ce n'était que de la « bousculade ».
Cette faille juridique engendra toute une culture de combat construite autour des coups de pied et des claques. Les bagarreurs de rue parisiens — les voyous — développèrent un vocabulaire brutal de coups de pied bas, de raclées au tibia et de frappes du tranchant de la botte, conçus pour estropier sans techniquement enfreindre la loi. Ils appelaient cela la savate — vieux français désignant une « chaussure usée », lui-même dérivé de l'espagnol zapato (chaussure).
Ce n'était pas élégant. Ce n'était pas un sport. C'était de la survie — et c'était partout.
Pendant ce temps, à des centaines de kilomètres au sud dans le port de Marseille, les marins avaient développé leur propre système parallèle. Ils l'appelaient chausson — du nom des pantoufles souples qu'ils portaient sur le pont des navires. Là où la savate parisienne gardait les coups de pied bas et brutaux, le chausson marseillais mettait en avant les coups de pied hauts et un jeu de jambes acrobatique, peut-être adapté au combat sur des navires qui tanguaient, une main libre pour l'équilibre. Les deux traditions finiraient par fusionner, mais dans les années 1820, elles étaient encore deux rivières coulant vers le même océan.
Le boulanger qui formait des ducs
Michel Casseux naquit en 1794 à La Courtille — le pire du pire. Son père était boulanger. Tout le destinait à vivre et mourir ouvrier. Au lieu de quoi, il devint le combattant le plus redouté du quartier, gagnant le surnom de « La Terreur de la Courtille ».
Les témoignages de l'époque le décrivent avec un visage émacié, de longs membres osseux et des doigts noueux — une silhouette taillée pour l'allonge et les leviers. Il portait un autre surnom, plus étrange : Pisseux. L'origine en est véritablement inconnue. Un journaliste du magazine La Mode aborda la question en 1831 avec un haussement d'épaules : « c'est son nom, je n'y puis rien ». Le mot est peu flatteur, ce qui rend d'autant plus ironique sa réputation terrifiante.
Vers 1825, Casseux fit quelque chose que personne n'avait fait avant lui. Il ouvrit une salle d'entraînement commerciale — une salle — où il enseignait la savate comme une discipline structurée. Pas une bagarre. Pas un défi de taverne. Un système avec des règles :
- Pas de coup de tête
- Pas de doigt dans les yeux
- Pas de lutte ni de corps à corps au sol
- Pas de morsure
Ces interdictions semblent évidentes aujourd'hui. En 1825, elles étaient révolutionnaires. Les Prize Ring Rules anglaises, qui tenteraient pour la première fois de civiliser la boxe à mains nues, étaient encore à treize ans de là.
Ce qui advint ensuite était improbable. Le fils de boulanger du pire quartier de Paris se mit à attirer des aristocrates.
Le duc d'Orléans — Ferdinand-Philippe, héritier du trône de France — s'entraînait dans la salle de Casseux. Lord Henry Seymour, fondateur anglais du Jockey Club de Paris, venait apprendre. Théophile Gautier, l'un des plus grands écrivains français, devint un élève dévoué puis le plus éloquent défenseur de la savate, écrivant que l'art exigeait « du sang-froid, du calcul, de l'agilité et de la force » et constituait « une science profonde ».
Le célèbre caricaturiste Paul Gavarni réalisa des lithographies de l'établissement de Casseux pour Le Charivari en 1843, immortalisant la salle dans la presse populaire. La même année parut le premier manuel écrit de technique de savate — Théorie pratique sur l'art de la savate — attribué à l'enseignement direct de Casseux.
Un homme qui aurait dû rester invisible pour l'Histoire avait, à lui seul, élevé la bagarre de rue au rang de passe-temps de gentilhomme.
Le paradoxe des 34 kilomètres
Voici le grand paradoxe des arts martiaux européens : la Manche fait trente-quatre kilomètres de large au détroit de Douvres. Côté anglais, on se battait exclusivement avec les poings. La boxe à mains nues était codifiée depuis les années 1740 sous les règles de Jack Broughton. Les coups de pied n'étaient pas simplement mal vus — ils étaient impensables. Un gentleman se battait avec ses mains.
Côté français, on se battait principalement avec les pieds. Le poing fermé était une arme passible de poursuites. Le pied botté était un instrument d'habileté. Toute la philosophie du combat était inversée.
Deux civilisations, assez proches pour apercevoir la côte adverse par temps clair, avaient indépendamment développé des systèmes de combat presque parfaitement opposés. Et pendant des décennies, aucune des deux ne comprit ce que faisait l'autre.
L'homme qui combla enfin le fossé fut Charles Lecour — le plus important élève de Casseux.
Lecour ouvrit sa propre salle à Montmartre en 1832. Le 5 juin 1838, il assista à un événement qui changea tout : un match de boxe anglaise près de Paris entre Owen Swift et Jack Adams. Swift était tristement célèbre — il avait causé la mort de deux adversaires sur le ring. Lecour aurait combattu Swift en sparring par la suite et découvert la faille critique de la savate : quand un boxeur comblait la distance, les savateurs n'avaient pas de réponse efficace. Leur garde était tenue basse. Leurs poings étaient faibles. À courte distance, les boxeurs anglais les anéantissaient.
Lecour se rendit à Londres, s'entraîna avec Jack Adams à la boxe anglaise, et revint à Paris avec une synthèse qui n'avait jamais existé auparavant. Il combina les coups de poing anglais avec les coups de pied français — gants de boxe aux mains, bottes aux pieds — et créa ce que Gautier baptisa La Boxe Française.
C'était en 1838 — sans doute le premier sport de combat volontairement pluridisciplinaire au monde. Lecour avait inventé ce que nous appelons aujourd'hui le kickboxing, 132 ans avant que le terme ne soit forgé.
Les quatre coups de pied qui ont changé le combat
Ce qui rend la savate techniquement unique, ce n'est pas simplement qu'elle utilise des coups de pied — beaucoup d'arts martiaux le font. C'est la manière dont ces coups de pied fonctionnent.
La savate codifia quatre coups de pied fondamentaux, chacun nommé d'après le principe mécanique qui le sous-tend :
Fouetté — Un coup de pied circulaire qui frappe avec la pointe ou la plante du pied, délivré avec un mouvement de fouet. Contrairement au coup de pied circulaire du Muay Thaï (qui utilise le tibia comme une batte de baseball), le fouetté est une arme de précision. La pointe vise des points spécifiques — la tempe, les côtes flottantes, le plexus solaire. Il existe des variantes haute, médiane et basse. Le nom est parfait : il claque littéralement comme un fouet.
Chassé — Un coup de pied piston qui frappe avec le talon. Linéaire, puissant, conçu pour créer de la distance ou casser des côtes. Le chassé frontal est l'ancêtre direct du push kick moderne, et le chassé bas — le coup de pied oblique bas — a été réinventé indépendamment par Bruce Lee pour le Jeet Kune Do puis popularisé par Jon Jones à l'UFC.
Revers — Un coup de pied crocheté qui frappe avec la semelle de la chaussure, décrivant un arc trompeur. Le pied part vers l'extérieur puis revient en crochet, attrapant les adversaires qui se sont décalés pour éviter une attaque linéaire.
Coup de pied bas — Un coup de pied balayé au tibia utilisant le tranchant intérieur de la chaussure, délivré avec une inclinaison arrière caractéristique qui garde la tête du frappeur hors de portée des poings tandis que la jambe attaque en dessous.
Le détail crucial : les combattants de savate portent toujours des chaussures. La chaussure n'est pas accessoire — c'est l'arme. Chaque coup de pied est conçu pour transformer la semelle, le talon ou le tranchant de la botte en arme. C'est pourquoi les coups de pied de savate ont un aspect différent des arts pratiqués pieds nus : la surface de frappe détermine la mécanique.
Et puis il y a le jeu de jambes. Les pratiquants de savate glissent, pivotent et claquent avec une précision que les observateurs de l'époque comparaient à l'escrime. Ce n'était pas une coïncidence — nombre des premiers savateurs étudiaient également la canne et l'épée, et les principes de déplacement se transféraient directement. L'approche de la savate en matière de gestion de la distance par le mouvement, plutôt que par l'absorption des dégâts, précède et a sans doute influencé tous les styles de kickboxing occidental qui suivirent.
Le combat qui devint une guerre
La collision que tout le monde attendait — les pieds français contre les poings anglais — eut finalement lieu le 28 octobre 1899, dans un manège de la rue Pergolèse à Paris.
Dans un coin : Charles Charlemont, fils de Joseph Charlemont (qui avait passé des décennies à codifier la savate en un système formel et publié le manuel technique définitif de 346 pages plus tôt dans l'année). Charles était le champion de boxe française, chaussé de simples bottines de marche.
Dans l'autre coin : Jerry Driscoll, ancien champion de boxe de la Royal Navy, combattant en boxe anglaise selon des règles aménagées.
Le règlement autorisait des gants de quatre onces, dix reprises de deux minutes et un compte de dix secondes pour les knockdowns. Les coups de pied aux « zones sensibles » étaient explicitement interdits. Deux arbitres officiaient — tous deux français. L'un d'eux était Joseph Charlemont. Le père arbitrait le combat de son propre fils.
La foule était immense, et elle n'était pas venue pour le sport. L'année précédente, la Grande-Bretagne et la France avaient failli entrer en guerre à cause de l'incident de Fachoda — des revendications coloniales concurrentes au Soudan. La France avait été humiliée, contrainte de reculer sous la menace de la Royal Navy. Le ring de la rue Pergolèse allait devenir un champ de bataille par procuration.
Pendant six reprises, Driscoll domina. Le boxeur anglais esquivait les coups de pied en restant au corps, étouffant les jambes de Charlemont et plaçant des coups de poing auxquels le savateur ne pouvait pas répondre à courte distance — exactement la faille que Lecour avait identifiée soixante ans plus tôt. Les coups de pied de Charlemont visaient les tibias et la poitrine mais faiblissaient à chaque reprise.
À la septième reprise, Charlemont changea de tactique et commença à attaquer le corps avec des chassés à l'estomac. Le momentum bascula.
Puis vint la huitième reprise. Charlemont lança un coup de pied qui, selon plusieurs témoins, « passa entre les jambes de Driscoll ». C'était une faute — explicitement interdite par les règles convenues. Driscoll s'effondra, plié en deux de douleur.
Le marin anglais fut compté. Il protesta et proposa de reprendre après récupération. Les arbitres français — dont l'un était le père de l'adversaire — jugèrent le coup accidentel et attribuèrent la victoire à Charlemont, ainsi que la bourse de 25 000 francs.
La foule envahit le ring. Elle ne scandait pas le nom de Charlemont. Elle criait « Vive la France ! » et « Fachoda ! » — hurlant à propos d'un différend colonial au Soudan tandis qu'un marin se tordait de douleur sur le tapis d'un manège parisien.
Un professeur de boxe française nommé Castérès admit plus tard avec une honnêteté inhabituelle : « Ces mendiants anglais sont mieux entraînés que nous. » Il notait que les combattants anglais s'endurcissaient à encaisser les coups, tandis que l'entraînement français mettait l'accent sur l'évitement du contact.
Driscoll, quant à lui, ne garda aucune rancune. Il considéra le coup comme accidentel et serra la main de son adversaire. Le marin fit preuve de plus de classe que les arbitres, la foule et la décision réunis.
La pègre Apache
L'histoire de la savate ne s'arrête pas dans les salles de gentilshommes. Elle retourna à la rue — plus sombre qu'avant.
Dès les années 1870, une nouvelle menace avait émergé à Paris : les Apaches. Prononcé ah-PASH, il s'agissait de gangs organisés de jeunes criminels — environ dix mille en 1874 — qui terrorisaient les arrondissements extérieurs. Ils combattaient au couteau, au rasoir, avec le tristement célèbre revolver Apache (une combinaison pistolet-couteau-poing américain) et une version brutale de la savate de rue : coups de pied, coups de tête et projections, débarrassés de toutes les règles que Casseux avait imposées.
Le gouvernement français répondit en créant les Brigades du Tigre — des unités de police d'élite spécialement formées à la savate et au canne de combat pour contrer les gangs apaches. Une variante de survie urbaine appelée Savate d'Apache émergea lorsque les civils adaptèrent les techniques à la nouvelle réalité de la violence de gang.
L'art qu'un fils de boulanger avait sorti du caniveau y était retourné — et la police l'y avait suivi.
De Paris à l'Octogone
L'ADN de la savate irrigue les sports de combat modernes d'une façon dont la plupart des pratiquants n'ont pas conscience.
Aux Jeux olympiques de Paris en 1924, la savate apparut comme sport de démonstration. Le comte Pierre Baruzy — onze fois champion de France — concourut sur la scène mondiale.
Quand Bruce Lee construisit le Jeet Kune Do dans les années 1960, il étudia la savate en profondeur. Le stop kick du JKD est un descendant direct du chassé. Nombre de clubs de JKD incluent encore la savate dans leur programme.
Lors de l'UFC 1 en 1993 — l'événement qui lança le MMA moderne — le champion du monde de savate Gérard Gordeau participa, atteignant la finale avant de perdre contre Royce Gracie. Le tout premier combat UFC jamais télévisé de l'histoire fut le premier tour de Gordeau contre Teila Tuli. Un savateur était là au commencement de tout.
Des combattants formés à la savate, dont Cheick Kongo et Karl Amoussou, ont combattu au plus haut niveau du MMA professionnel, apportant avec eux le jeu de jambes de précision et les coups de pied linéaires que les élèves de Casseux auraient reconnus.
Le chassé bas — le coup de pied oblique bas que Casseux enseignait en 1825 — est aujourd'hui l'une des armes les plus efficaces de l'UFC, popularisée par Jon Jones deux siècles après qu'un fils de boulanger parisien l'eut montré pour la première fois. Jones n'a presque certainement jamais entendu parler de Michel Casseux. Mais chaque fois qu'il claque ce coup de pied dans le genou d'un adversaire, il exécute une technique codifiée dans une rue étroite de La Courtille.
L'homme qui mourut dans l'oubli
L'histoire de Michel Casseux ne connaît pas de fin heureuse.
En 1864, le fondateur de la savate était indigent. Il vivait dans une petite maison de Montmartre, survivant grâce à la charité d'anciens élèves — dont le caricaturiste Gavarni, qui envoya de l'argent jusqu'à sa propre mort en 1866. Après cela, plus rien.
Casseux mourut en 1869 — complètement oublié. Pas de nécrologie. Pas de mémorial. L'homme qui avait formé l'héritier du trône, qui avait attiré le plus grand écrivain de France comme élève dévoué, qui avait bâti le premier art de combat systématique au monde à partir de bagarres de rue et d'une intuition brute — mourut dans une petite chambre de Montmartre et fut enterré sans cérémonie.
L'ouvrage magistral de Joseph Charlemont en 1899 — L'Art de la boxe française et de la canne, qui codifiait tout ce que Casseux avait construit — ne mentionne même pas son nom en couverture.
Trois ouvrages préservent ce que Casseux a créé. Tous trois sont désormais dans la bibliothèque numérique de Fight Encyclopedia, consultables gratuitement :
- La boxe française, historique et biographique — Joseph Charlemont, 1899
- L'Art de la boxe française et de la canne — Joseph Charlemont, 1899 (346 pages d'illustrations techniques)
- La Savate — Michel Casseux, 1843 (le plus ancien texte écrit sur la savate)
Ce ne sont pas des reliques poussiéreuses. Ouvrez le manuel technique de Charlemont à n'importe quelle page d'illustrations de coups de pied et vous verrez des techniques qui sont enseignées aujourd'hui dans les salles de kickboxing — sous d'autres noms, dans d'autres langues, sur d'autres continents. Le chassé, c'est le push kick. Le fouetté, c'est le roundhouse. Le revers, c'est le hook kick. Le coup de pied bas, c'est le low kick.
Chaque kickboxeur vivant exécute un programme qui a commencé avec un fils de boulanger en 1825.
Il ne connaît simplement pas son nom.